Lectures pour 2026

Je vis avec mes livres. Je pense avec mes livres. Je dors avec mes livres.
Ils sont ma force et mon réconfort.
Ils comblent mon besoin d’admirer, ils me fortifient, ils m’augmentent, ils me transforment, ils m’instruisent, ils m’égayent, ils m’enivrent, ils me multiplient, ils m’écorchent, ils m’allègent, ils m’enchantent, ils m’emportent, ils m’attendrissent, ils m’ensauvagent, ils m’enfièvrent, ils m’envolent, ils me musicalisent, ils me spiritualisent, ils m’infantilisent, ils m’animalisent, ils me végétalisent, ils m’encanaillent, ils m’arment, ils m’encolèrent, ils m’africanisent, ils me gitanisent, ils m’espagnolisent, ils me japonisent…
Lydie Salvayre

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Maman & Moi & Maman

Maya Angelou, 2025

Avec Maman & Moi & Maman et sa magnifique préface d’Axelle Jah Njiké, tous les brouillards qui descendent bas se déchirent et font éclater la force de vie, d’amour entre Maya Angelou et sa mère Vivian Baxter.
L’Afro-Américaine poétesse, activiste féministe, qui aura fréquenté les plus grands, tels que Martin Luther King et James Baldwin sait de qui tenir et rend un hommage flamboyant à sa mère qui lui fait cette déclaration d’amour : “Tu es la femme la plus extraordinaire que j’aie jamais rencontrée.”
En lisant ce texte, on s’injecte directement dans les veines, amour, détermination, énergie pour les combats à mener et on s’empresse de l’offrir à une autre femme, sa fille par exemple.

La nuit au cœur

Nathacha Appanah, 2025

“Notre besoin de consolation est impossible à rassasier.”
La phrase monte comme une vague ou même comme un sanglot à la lecture.
La nuit au cœur qui bat la chamade de la peur. Cœur de femmes battues jusqu’à la mort. Trois cœurs de femmes sous les tropiques de la violence conjugale, de l’emprise, de la soumission.
Un maçon, un chauffeur, un journaliste poète, 3 hommes, toutes classes sociales confondues. Trois hommes qui harcèlent, martyrisent, violentent, tuent ou menacent de tuer la femme qu’ils disent aimer.
En tressant, tissant étroitement trois histoires, la sienne, miraculée de la violence, celles d’Emma et de Chahinez, mortes sous les coups de leurs conjoints, elle se fait la porte-parole, la porte-pensée, la porte-empathie, la porte-espérance d’une société qui protège les femmes.
Un récit à faire lire dans tous les postes de police, dans toutes les écoles de recrues, dans tous les instituts de formation, dans les hôpitaux. Encore, encore pour que cessent les meurtres des femmes.

La Magie du burn-out

Lisette Lombé, 2025

Avec La Magie du burn-out, Lisette Lombé offre un livre salutaire à déposer dans les mains de toute personne qui souffre au travail et que le travail malmène.
La poétesse nationale belge, rappeuse et anciennement assistante sociale qui s’écroule dans un burn-out puis renaît poétesse, écrit des lettres à l’énergie roborative aux femmes qui sont, elles aussi, brûlées sur l’autel du travail qui broie les plus engagées de notre société : assistantes sociales, enseignantes, artistes, infirmières. Lisette Lombé signe ses missives aux culpabilisées, aux brûlées, aux désespérées de noms d’une sororité militante et poétique.
Elle est leur “camarade de fatigue, par tous les temps, leur camarade de lecture, de nuit et jour, la camarade d’écriture, la camarade amoureuse de la vie, la camarade qui apprend pas à pas, la camarade fougueuse et facétieuse, l’amie à leur côté”. Les psy n’ont qu’à se tenir. La poésie de Lisette Lombé est performative, guérisseuse et généreuse !

Je suis un songe de liberté

Ketty Nivyabandi, 2025

Je veux regarder l’espoir ouvrir ses frêles ailes, sentir l’impuissance remplir mes veines et la terre entière hurler de colère. Je ne serai pas de celles qui tournent le visage lorsque la nuit toise le ciel et se dresse en plein midi. Je veux laisser la lave des miens bruler mes yeux. Oui, je veux regarder ceux qui font honte à la honte, droit dans l’iris. Ils n’auront pas ma peur, je ne fermerai pas mes yeux.

Vivre avec les hommes

Manon Garcia, 2025

Quelle expérience que la lecture de l’essai percutant de la philosophe Manon Garcia, Vivre avec les hommes, Réflexion sur le procès Pélicot, en apnée. En plongée dans la vertigineuse réflexion sur la banalité de ces viols commis par 70 hommes dans un rayon de vingt kilomètres d’Avignon. S’en suit une réflexion sur le consentement, la conception sociale du viol, l’inceste, la notion de phénomène de répétition générationnelle, la domination, l’injonction au silence, la soumission, la récurrence des clichés et la pauvreté de la réflexion morale sur ce sujet.
Manon Garcia suit jour après jour (durant 6 semaines) les audiences, hante les couloirs, observe les proches, écoute avec une précision remarquable les plaidoyers, les réquisitoires, les mots des accusés, les mots de chacun.e, y compris ceux qui naissent en elle. Et elle se demande comment c’est possible que “quasiment toutes les femmes ont eu des expériences de violences sexuelles, mais presque aucun homme ne pense en avoir commises”.
Et loin d’exclure les hommes de ce mouvement d’émancipation des violences, elle cherche à les inciter à réfléchir avec elle et à prendre conscience de la réalité de ce mal endémique et systémique. Pour ne pas laisser la place aux masculinistes qui durant le procès ont fait circuler sur les réseaux les mille façons de sédater une femme.
“Nous, les femmes, les féministes, on a essayé de réinventer l’amour. Mais il faut que les hommes nous aiment un petit peu.”
Et comme dit Françoise Sagan : “Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela ce n’est pas possible, on ne peut pas les supporter.”

Les Jardins de Torcello

Claudie Gallay, 2025

Quand on vieillit et que le temps compte et est compté, il arrive de penser que c’est la dernière fois qu’on traverse un pays, visite une ville. Parfois c’est le sur-tourisme qui décourage. On se dit alors qu’à Venise on ne viendra plus jamais. Malgré la beauté surannée des palais, les hangars de la biennale, la lagune, les lumières chavirantes de nostalgie.
Alors l’émerveillement de voir Venise se dresser sous les mots de Claudie Gallay dans son roman Les Jardins de Torcello est un cadeau infiniment précieux.
D’une plume légère, tout en touches impressionnistes au fil de la lumière du jour et des saisons, dans une phrase qui tangue et berce les lecteurs, Claudie Gallay propose d’entrer dans le présent de Jess, cette jeune française qui fuit un destin tracé et une douleur cachée en endossant l’habit de guide des coins insolites de Venise ,dans celui de Maxence, un avocat pénaliste qui choisit mystérieusement de défendre les indéfendables, et de Colin, son amant incertain et tout un bestiaire attachant, oiseaux de la lagune, chats et chiens, renards furtifs, chouettes, aigrettes, goélands et même furettes.
Et puis il y a l’île et les sept jardins de l’île de Torcello que Maxence tente de sauver de la montée des eaux.
Et la beauté devient magnétique car dans le geste insensé de reconstituer un jardin du 17e siècle se blottit l’espérance de préserver ce qui peut encore être sauvé par l’amitié pour une nature sauvage et pour les êtres blessés qui y habitent et se rencontrent dans leur diversité sociale, avec leurs fêlures et leur humanité.
Une émotion à fleur de lagune, des insurrections minuscules, et la beauté pour le vivant. On voudrait que ça dure plus longtemps que les 404 pages des Jardins de Torcello.

Notre Dame des démolies

Olivier Vonlanthen, 2025

Je ne me lasse pas de regarder la couverture de Notre Dame des Démolies. Ses larmes de sang, sa figurine de sainte, son cœur de Marie sanguinolent, sa rivière et ses méandres qui flamboient, la cabane au fond des bois et la lune au firmament.
Je n’en reviens pas de la transfiguration du destin de l’humble et inquiétante Martha par l’alchimie de la langue d’Olivier, de son écriture de la sublimation politique et sociale qui transforme le plomb du travail des gens de si peu en or des mots-dits, des mots-cœurs, mots-cris.
Je n’en reviens pas du pouvoir consolateur de la poésie qui borde la souffrance de la dame de compagnie, de toutes les dames de compagnie d’ici et d’ailleurs en offrant une broderie-dentelle de mots qui habillent les corps et les cœurs malmenés et oubliés dans la grande lessiveuse du temps.

La Petite Bonne

Bérénice Pichat, 2025

Un maître, sa femme et leur bonne mais ce n’est pas un vaudeville et la noblesse de la petite bonne illumine tout le récit.

Trois solitudes douloureuses
Un temps réduit : un week-end, un week-end où la vie de chacun·e des protagonistes est revisitée et la vie de chacun·e se joue
Un dilemme tragique et un suspense d’une intensité psychique magnifique
Un triangle de personnes blessées par la folie des hommes et des guerres qu’ils déclenchent
Une langue magnifiée dans 3 formes uniques comme les blessures de ces êtres que la dite Grande guerre a infligée : une mélopée intérieure poétique pour la petite bonne, qui dit ses faits, gestes et blessures en vers courts, humbles et d’une maturité remarquable, un discours intérieur en prose enfermé dans la gueule cassée à la bataille de la Somme pour le maître qui maîtrise les mots mais pas son désespoir, un monologue étouffant pour l’épouse dévouée mais épuisée.
Au croisement de ces voix, une quatrième et mystérieuse voix. Blottie sur la droite de la page, en vers libres elle aussi. Qui est elle ? Se demande-t-on à chacune de ses apparitions. Et lorsque le dernier mot le révèle il vient une envie impérieuse de relire ces mots. Tout l’enjeu du roman apparaît et c’est bluffant d’habilité narrative. Et la mélodie de la petite bonne s’inscrit dans la mémoire du cœur.

Ta promesse

Camille Laurens, 2024

Plongée hypnotique dans les méandres de l’emprise.
Avec la subtilité de l’auteure, avec l’invention d’une forme ad hoc aussi labyrinthique que ce qui nous meut et nous émeut dans l’amour et son ombre. Claire, l’une des narratrices de ce roman à voix multiples, est en prison. Elle est accusée d’avoir agressé son compagnon Gilles, dans le coma. Son avocate veut comprendre et cherche les motifs de ce geste dans le récit de sa cliente. En écrivain de l’intime, Claire lui en fait le récit détaillé, traçant un début d’idylle sans nuage ou presque et puis l’engrenage qui s’emballe et qui conduit celle qui aime dans les enfers d’une relation toxique qui souffle le chaud et le froid dans une maitrise perverse des fils de la vie de Claire. En marionnettiste, parfait métier pour un homme incapable d’émotion et d’empathie mais qui sait les jouer, les feindre à merveille parce qu’il a lu, vu tous les livres, les fictions amoureuses, Gilles enferme sa proie jusqu’à la frontière de la folie. Lorsque des témoins sont appelés à la barre, ils renforcent le récit de l’un ou de l’autre, faisant de l’un le bourreau et de l’autre la victime et inversement. Peut-on être victime quand on a agressé un homme qui a poussé sa compagne vers le gouffre ?
Et depuis le début quand il lui a fait faire une promesse, celle de ne jamais écrire sur leur histoire, enlevant par cette promesse acceptée par amour de la vie la substance même de la vie de Claire ? Dans ce roman, dossier à charge contre les perversions de l’amour, Camille Laurens offre une leçon d’anatomie des relations qui nous enserrent pour mieux les dénouer. Bluffant.
Et pour comprendre la présence du mimosa, lire le livre !

Absolument et pour toujours

Rose Tremain, 2024

Le dernier roman de la romancière britannique de 81 ans se lit d’une traite tant l’écriture électrise et acidule l’histoire de Marianne, une adolescente de 15 ans dans les années 1960 qui tombe (et c’est bien le mot) absolument et pour toujours amoureuse de Simon, un jeune homme à l’avenir prometteur.
À la lecture de ce début d’intrigue, on peut croire à une bluette mièvre. On se demande même si c’est le titre d’un roman de la collection Harlequin !
Que nenni. Le personnage de Marianne dont on suit de l’intérieur l’histoire douloureuse d’un amour figé dans l’adolescence est incroyablement attachant. À la fois naïve dans sa promesse d’amour absolu (les psys diraient obsessionnel !) et caustique dans son rapport à une société sexiste où l’avenir des femmes se confond avec mariage, enfant, cuisine, éventuellement dactylographie, Marianne traverse sans concession 24 ans de sa vie de fille, de femme, d’amie à chercher l’amour sous toutes ses formes. Un premier amour peut-il déterminer une trajectoire de vie ? Il faut bien tout un roman pour des réponses inattendues ouvrant sur une autre question, encore plus fondamentale.

Ce que je sais de toi

Eric Chacour, 2025

“C’était une après-midi à n’avoir pour seule ambition que d’épouser l’ombre des sycomores. Une après-midi de douceur accidentelle.”
Nous sommes au Caire, en 1961, dans une famille levantine chrétienne. Tarek, Mira, Nasreen sont jeunes, riches, radieux. Leur avenir semble ouvert, prometteur. Mais l’ombre des sycomores si protectrice pourrait bien envahir leur destin à tous les trois. Ils ne le savent pas encore mais le soleil de la passion interdite dévorera le cœur de Tarek, entrainant tout son monde dans la tourmente. Tarek, le médecin qui ne se contente pas de la clientèle aisée des quartiers riches mais donne son temps au dispensaire des quartiers défavorisés, dans le quartier du Moqattam sordidement construit sur une décharge où vit le charismatique Ali. Et soudain : “Le bruit se répandit qu’un garçon de mauvaise vie t’assistait dans ta pratique médicale.”
Mira, la fiancée puis la femme de Tarek est solaire ce jour-là. Mira, pleine de grâce, Mira demi sommeil, Mira laconique, Mira aussi ange de l’apocalypse ne sait pas encore que la trahison lui mordra l’âme. Nasreen, la sœur, encore insouciante. Et puis, il y a trois autres femmes, la mère d’Ali, lumineuse et malade, la mère de Tarek, figure d’une société qui est prête à tout pour garder l’ordre social et familial et la servante, aimante, vouée corps et âme à la famille, l’indispensable Fatheya. Tout est posé pour qu’une tragédie moderne commence : amours contrariées, familles opposées, passions dévorantes, tabous et secrets.
Mais il y a encore un personnage caché, le narrateur orfèvre des mots qui raconte le parcours de Tarek. Dans une composition en trois actes dont le titre reprend le système narratif subtil, d’abord en TU, puis en JE et enfin en NOUS. Son écriture est d’une “douceur accidentelle”, d’une tendresse parfois ironique, d’une délicatesse sensuelle et poétique au service du dévoilement du “CE QUE JE SAIS DE TOI”. Et le dévoilement est renversant de beauté.

Le jour des caméléons

Ananda Devi, 2023

L’île Maurice, un paradis pour touristes ou une île gangrénée par la violence ? Ananda Devi dont la voix douce contraste violemment avec la puissance de son écriture, coup de canif.
Un jour, de son lever à son coucher, quatre personnages basculent vers leur destin. Leur crépuscule sera-t-il de sang ou de lumière ?
Sous l’égide d’un poème de Mahmoud Darwich, la tragédie s’enclenche et le premier chapitre déroutant donne la voix à un chœur de caméléons clandestins tandis que la suite romanesque est confiée à l’île Maurice, narratrice omnisciente qui s’approche autant de la beauté et de la bonté que de la sauvagerie et de la cruauté des quatre personnages qu’elle élit pour dire la catastrophe qui se déclenche à l’aube.
Tous les quatre doivent répondre à la question de sa vie : qui suis-je ? un chef de gang violent ou le grand frère qui n’a pas pu protéger sa sœur de la cruauté de son père ? une fillette ou une femme, un ange peut-être ? un oncle looser et lâche ou aimant comme un père ?
Le jour des caméléons, entre beauté et horreur, feu et cendres, rédemption et bestialité. À la langue somptueuse et volcanique.

Mon vrai nom est Elisabeth

Adèle Yon, 2024

On a tous dans le cœur une aïeule à l’âme fêlée dont on entendait parler à demi-mots ou à bas mots et dont on sentait intuitivement qu’elle n’était peut-être que la victime expiatoire d’un système qui ne supportait pas les drames intimes des femmes.
Alors, forcément, l’enquête de la jeune écrivaine Adèle Yon attire, elle qui veut comprendre son aversion terrifiée des drogues, sa peur d’être l’héritière psychique de son arrière-grand-mère, considérée comme schizophrène dont personne ne veut/ne peut/ne sait lui parler.
Adèle Yon est une chercheuse, une universitaire et part avec une envie d’être exhaustive, archiviste, historienne du destin malmené de Betsy, de son vrai nom Elisabeth, mais elle est aussi cheffe cuisinière et elle sait disséquer, couper, trancher, cuisiner les membres de sa famille pour qu’une vérité se dessine enfin.
La plongée dans les hôpitaux psychiatriques des années 1950 est terrifiante. Et quand on réalise que la plupart des personnes lobotomisées sans leur consentement sont des femmes, on retrouve cette colère qui sourde en soi.

Le livre des Reines

Oumana Haddad, 2018

Garder sous les yeux la carte mouvante du Moyen-Orient, de l’Arménie au Liban, de la Palestine à la Syrie, lieux de la fiction racontée par Joumana Haddad, elle-même un quart arménienne, un quart caucasienne, avec des racines syriennes et palestiniennes, ayant vécu dans un ghetto arménien de Beyrouth, poétesse et féministe.
Dessiner l’arbre généalogique de cette histoire qui traverse le 20e et le 21e siècle est nécessaire. Comprendre la lignée des femmes aux noms tantôt arabes, tantôt arméniens, qui commencent tous par la lettre Q : Qayah, arrière-grand-mère de Qamar, grand-mère de Qadar, mère de Qana.
Danser (comme dans le film si bouleversant Valse avec Bashir) sur le volcan actif des guerres : 1915, le génocide arménien, la première guerre mondiale, la seconde guerre mondiale, la guerre civile au Liban, des révolutions iraniennes, égyptiennes, des guerres du Golfe, du Yémen, irako-kurdes, turco-kurdes, israélo-arabe.
Se perdre dans ces haines transmises de génération en génération
Comprendre comment elles s’incarnent dans le destin des femmes dans une HERstory (et non une HIStory) de drames intimes et collectifs.
Un roman dur, bien sûr, très dur mais porté par une écriture musicale et poétique, âpre et belle à la fois.
Une véritable rhapsodie qui tente de recoudre les plaies de l’histoire.

L’inventaire des rêves

Chimamanda Adichie, 2024

Un roman qui pèse son poids d’encre avec ses 600 pages qu’on lit comme on rencontre des amies, des alter-ego, des sœurs de cœur qu’on aime, envers et contre tout.
Quatre histoires s’entrecroisent sans cesse dans ce roman choral de l’Amérique et du Nigéria : quatre femmes d’Afrique de l’Ouest, Chiamaka, Zikora et Omelogor, Nigérianes prospères et cosmopolites, évoluent, rêvent leur vie tiraillée par les injonctions faites aux femmes aux identités mixtes, rattrapées à tout moment par la double assignation faite aux femmes noires. Et Kadiatou (et sa magnifique fille Binta) qui vient, elle, de Guinée qui rêve aussi d’une autre vie pour sa fille mais qui est avalée par le scandale de l’agression sexuelle (on reconnait la figure de Dominique Stauss-Kahn) qui va la propulser à la Une des journaux où elle sera salie, discréditée parce qu’elle est femme, noire, pauvre.
Dans leur quotidien, dans leurs rêves (empêchés) d’amours et d’enfant ou pas d’enfant, les quatre femmes tissent des réflexions politiques, anticolonialistes, féministes qui font de ce roman une fresque à la fois tendre et caustique de ce monde de l’après-covid. De l’après mort de la mère et du père de l’autrice durant la pandémie, à une année d’intervalle et de la recherche de sens qui a suivi ce double deuil.

Vivre tout bas

Jeanne Benameur, 2025

Tout part de la contemplation d’une sculpture dans une obscure église de Valognes. Jeanne Benameur ne l’oublie pas. C’est une Vierge étonnante, allongée et lisant alors qu’au-dessus d’elle se passe la vie d’avant qui déclenche l’écriture d’un livre bréviaire : VIVRE TOUT BAS. Elle veut suivre cette Marie là, après la mort de son fils.
Dans le livre mélopée fluide et douce, on y rencontre une femme encore jeune qui a perdu son fils, une vieille femme qui pleure sa fille, une petite fille qui est figée dans le deuil de sa mère qui l’a sauvée d’un naufrage, d’un jeune homme qui a perdu son ami bien-aimé et d’un homme mûr, artisan et lui aussi a perdu une aimée. Entre eux, le deuil, la délicatesse des blessés de la vie envers d’autres blessés, la protection qui se tisse dans les mots que l’une écrit et que l’autre apprend pas à pas.
Vivre tout bas, c’est un livre qui porte tous les thèmes chers à l’autrice : l’exil pour renaître, la réparation par le langage, la fragilité-force des humains, la grandeur des humbles, la vie sacrée.
Avec Vivre tout bas, on expérimente la lecture comme holding au sens où l’entend Winnicott et d’autres après lui, une lecture holding, comme un ensemble des soins donnés à l’enfant par la mère qui peut ainsi contenir ses angoisses à la fois sur le plan physique (le fait de porter dans les bras, de bercer etc.) et psychique (la capacité de la mère à penser les émotions de son enfant, tous les enfants du monde).
La phrase de Benameur n’endort pas, elle berce comme la mer et ses marées, elle console.

Mes femmes

Yuliia Iliukha, 2025

40 histoires de femmes, histoires singulières et universelles à la fois, tourbillonnant dans un kaléidoscope aux nuances mouvantes, aux combinaisons infinies de l’intimité au cœur de la guerre
40 instantanés-condensés d’une page de la guerre en Ukraine qui commencent tous par “une femme qui”
Une vision de la guerre que les livres d’histoire ne proposeront jamais, que les médias ignorent et qui pourtant nous donnent à voir et à entendre l’âme humaine malmenée par la cruauté, la douleur, la trahison, la peur mais aussi l’humour, l’amour, la foi, la dignité
Une langue hypnotique, brute et poétique. Sans concession. Percutante. Douloureuse et poignante.

Quand Monique s’évade

Edouard Louis, 2024

Un titre sujet-verbe d’action.
L’invisibilisée mère d’Edouard Louis en sujet, sous les projecteurs d’un récit d’action. L’évasion en actes conjoints, du fils et de la mère, en trois actes et mille actions concrètes.
Monique s’arrache à la violence d’un homme alcoolique une nouvelle fois. Monique conquiert sa liberté. Elle a 55 ans et appelle son fils à la rescousse. Ensemble, ils se lancent dans une quête jouissive de l’émancipation, de l’affranchissement. Ils en paient le prix. Mais quelle joie et quelle émotion dans ce récit politique toujours, où rien n’est enjolivé (l’absence totale d’adjectifs ou d’images en est la preuve textuelle) mais où tout est questionné sous l’angle des rapports de force, de classe que brise le rapport mère-fils.
“Est-ce qu’il serait possible d’établir quelque chose comme un prix de la liberté, un prix quantifiable rationnellement, mathématiquement ? Est-ce qu’une fois ce prix fixé et rendu accessible au plus grand nombre, de nouvelles évasions surgiraient, se multiplieraient à l’infini ? Pour le dire plus explicitement et donc plus brutalement : combien de personnes, combien de femmes changeraient de vie si elles obtenaient un chèque ?”

Tout ce que nous avons été

Olimpia De Girolamo, 2025

Oh, vertigineux escaliers de l’enfance !
Dans les très belles éditions suisses La Veilleuse, le récit d’Olimpia De Girolamo, Tout ce que nous avons été, nous fait dévaler ou monter avec peine des escaliers, nous arrêter sur les paliers où s’entrouvrent les portes verrouillées de la mémoire.
Et l’on entre pas à pas dans le vertige de la narratrice Ana, cette jeune femme qui a fui Naples et qui revient sur les traces de son passé douloureux dans les milieux populaires de Naples.
On songe alors au rêve de l’escalier de Buzzati mais aussi aux escaliers qui se dérobent ou ceux qu’on monte quatre à quatre au cinéma ou encore à la peinture de Duchamp ou encore celle d’Escher et c’est bien cela que raconte Olimpia De Girolamo, les méandres dangereux de la psyché blessée, lieu du suspense maintenu dans tout le récit : Anna nous raconte-elle un cauchemar sans fin, rêve-t-elle éveillée ? chutera-t-elle ? ou affrontera-t-elle son passé pour mieux vivre et cesser de fuir ?
Et puis on referme le livre et on se prend à réveiller tous nos souvenirs d’escaliers dans une féconde introspection !

Gestes de femmes

Sophie Coste, 2024

Fileur éternel des immobilités bleues Arthur Rimbaud Sous l’égide du plus grand fileur de métaphores, l’essai sensible de Sophie Coste, Gestes de femmes, enjoigne les lecteurs et lectrices à s’engager sur le fil du rasoir d’une réflexion autour des gestes assignés aux femmes : filer, tisser, coudre, raccommoder, laver, balayer, porter, soigner. Comment ne pas en faire l’apologie nostalgique et réductrice du temps des rôles clairement identifiés ?
En passant par les mots et la poésie. En retrouvant la matière des mots, en remontant le fil jusqu’à la source des mots.
Ainsi par exemple le mot fil, en trois petites lettres qui portent un monde : filer, fil, fuseau, quenouille, filiation, filière, et ligne qui est aussi étymologiquement un fil de lin.
Mais c’est la grâce des livres qui n’assomment pas de vérité toute faite d’induire une pensée flottante qui conduit à tisser avec les mots des autres sa propre histoire du fil. Et qui si souvent ramène à nos mères
“Je dois filer”, disait ma mère à sa sœur qu’elle allait trouver chaque jour. Usage intransitif pour l’intransigeant devoir de femme qui l’appelait : être à l’heure pour confectionner le repas de son mari.
Elle ne filait pas la laine mais elle devait toujours filer. Ne jamais s’arrêter pour ses propres besoins.
Elle file du mauvais coton, disait-elle de la fille du village qui s’amourachait trop vite, trop tôt, trop fort.
Et qu’est-ce je lui donnais du fil à retordre à préférer les livres aux travaux de fils et d’aiguilles !
Je vous laisse et je file car les chapitres suivants m’appellent ! Il y sera question de coudre et d’en découdre, de tisser des liens, de passer et de repasser et surtout de balayer tous les préjugés sexistes sur les gestes des femmes !
Un essai subtil et le mot renvoie aussi à une toile finement tissée, délicate et solide !

De nos blessures un royaume

Gaëlle Josse, 2024

Je me tiens comme la terre m’a créée avec la poésie de mes forêts et le vent de mes blessures.
poème de Maram al-Masri qui clôt le délicat roman de Gaëlle Josse, De nos blessures un royaume, Buchet et Chastel
Ou quand la grâce et la pesanteur entrent dans la danse de la vie

Deux filles

Michel Layaz, 2024

Où il est question d’amour et c’est bouleversant d’intelligence sensible
Où il est question d’amour filial, de l’amour d’Olga pour Sélène, de Sélène pour Olga, de leur amour pour l’art, la nature, de toutes les formes que prend l’amour
Où il est question d’un clochard magnifique, d’abris sous les ponts et de leporello
Où il est question des Gastlosen et de bergers et de bergères
Où il est question de dire et de filmer en apesanteur et tout en grâce la douleur et le deuil tout autant que la joie
Où il est question d’un père qui réfléchit à la filiation, d’un anti-père Goriot, d’un personnage masculin hors des schémas et des scénarios du patriarcat. Et on se dit que c’est ainsi que ça changera les lignes, par la découverte de héros romanesques qui déploient une sensibilité moderne et féministe.

L’homme qui lisait des livres

Rachid Benzine, 2025

Nous sommes à Gaza, dans les ruines qu’on n’a aucune peine à imaginer puisqu’elles hantent nos jours et nos nuits. Un photographe français veut faire une photo pour son journal durant la trêve qui tiendra jusqu’à la prochaine violation du cessez-le-feu. Il rencontre un vieil homme qui lit dans une bibliothèque-librairie de rue qui lui tient lieu de refuge. Les gens qui lisent ne sont pas pressés et le libraire invite son hôte pour un thé et puis à revenir le lendemain. Il lui tend un livre de poèmes de Mahmoud Darwich, La terre nous est étroite. L’odyssée palestinienne du vieil homme peut commencer. De jour en jour, le barde la raconte au photographe qui ne pense plus à prendre une photo. Il écoute le chant de l’exil qui se décline par chapitre relatant les grands faits de cette Histoire de deuils et de guerres. Chaque pan de cette histoire est enluminé des livres de chevet du libraire gazaoui qui cherche à comprendre, encore et encore pour ne pas céder à la colère et à la haine. On y rencontre Shakespeare, Primo Lévi, Hugo, Dib, Homère, Marquez et d’autres phares.

Un conte qui n’est pas de fées. Mais un conte avec les miracles des contes, l’amour quand même, l’amour toujours malgré les épreuves, dans les épreuves. Avec les livres en rempart ultime contre la déshumanisation, contre la fin de l’empathie, contre les clans qui s’opposent “parce que l’impossible paix est la douleur partagée des justes des deux côtés”.

La petite dame / Vouz

Valérie Rouzeau, 2025

La petite dame s’évertue
À ne rien prendre de travers
Valérie elle elle s’autorise
À prendre des choses de trouvère

Anthologie de la poésie gazaouie d’aujourd’hui

Textes réunis par Yassin Adnan, 2025

Extrait de la dernière lettre de Noureddine Hajjaj, poète, journaliste, tué à Gaza dans sa maison le 3 décembre 2023 par une frappe israélienne :

Je suis Noureddine Adnan Hajjjaj, écrivain palestinien. J’ai vingt-sept ans et de nombreux rêves. Je ne me réduis pas à un chiffre et je refuse que la nouvelle de ma mort passe inaperçue, sans que vous disiez que cet homme-là aimait la vie, le bonheur, la liberté, le rire des enfants, la mer, le café, l’écriture, Fayrouz, et tout ce qui comble de joie avant que ces choses ne disparaissent en un claquement de doigts.
(…)
Reste mon grand rêve : que la paix règne dans mon pays. Que nous semions une rose partout où une bombe est tombée. Que nous dessinions notre liberté sur chaque mur écroulé. Que la guerre nous laisse tranquilles pour que nous puissions enfin vivre notre vie, pour une fois.

Quelques recueils de poèmes contemporains et de Suisse romande



Et quelques autres encore

J’écris, je suis en présence de toutes les langues, je veux suivre leurs mouvements dans l’enlacé du monde
Jean-Christophe Ribeyre, Poèmes de l’entre-émerveillement, 2025